Fiction Augmentée – Les Bas-Fonds

Ca y est, la rentrée est passée et pour Fiction Augmentée aussi c’est la reprise. Qui dit rentrée, dit devoir et nous en avons un pour vous, très cher(e)s lecteurs(trices) de cette rubrique. Nous aimerions savoir si, parmi vous, certaines personnes ont lu les livres que nous avons chroniqués et si vous les avez appréciés. Et même, soyons fou, si vous en avez lus, nous aimerions savoir si vous avez intégré à vos parties du contexte issu de ces lectures. Si vous êtes dans cette situation, n’hésitez pas à nous en faire part (en commentaire sur le site, sur facebook ou par mail). Merci d’avance !

jerrold-william-blanchard-londonEntamons à présent notre lente mais irrémédiable descente vers notre sujet du jour, glissons vers le côté obscur de nos sociétés, osons parler de ces gens et de ces lieux qui fascinent et repoussent à la fois: les bas-fonds! Tin, tin, tin …

Le jeu de rôle est un loisir qui présuppose un minimum d’éléments communs dans les représentations qu’ont les participants de certains faits réels ou imaginaires. Si, par exemple, vous jouez aux Lames du Cardinal et que je vous décris ce jeu comme un jeu de capes et d’épées, grâce à toutes les idées reçues que vous avez en tête, idées censées représenter la réalité de l’époque, vous aurez rapidement une assez bonne idée de l’ambiance du jeu. C’est en cela que les références et les imaginaires communs sont utiles en jeu (même s’ils relèvent du préjugé). Ils nous servent à aller plus vite et à nous assurer que les joueurs autour d’une table ont globalement la même compréhension d’un élément de jeu.

Le livre « Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire » de Dominique Kalifa (historien et spécialiste de l’histoire du crime et de ses représentations) s’intéresse aux imaginaires collectifs qui se sont développés en Europe autour des bas-fonds, pour les XIXème et XXème siècles. Ces imaginaires sont aujourd’hui en partie obsolètes, on ne se représente plus les quartiers pauvres et leur population comme on pouvait le faire à l’époque de « Les Mystères de Paris » d’Eugène Sue ou à celle de « Les Misérables » de Victor Hugo, mais ils existent toujours, en filigrane, entre autres dans la littérature, le cinéma et … les jeux de rôles vous l’aurez deviné. Mieux connaître ces représentations collectives permettra de mieux marquer vos époques de jeu et d’étoffer vos ambiances pour Crimes et Cthulhu 1890/1920 par exemple.

image_bas_fonds« Les bas-fonds » est un livre passionnant qui nous parle d’un XIXème siècle où la littérature et les médias abondent de descriptions de bas-fonds quasi infernaux. Ces bas quartiers y sont décrits comme des lieux obscurs où tout est crasseux, visqueux, puant, où se côtoient misère, crime et prostitution. Des lieux où la population est immorale et se complait dans sa pauvreté, où elle possède sa propre culture, voire sa propre langue. On l’affuble même de difformités physiques! Mais comment en sommes-nous arrivés à des points de vue aussi négatifs envers ces populations?

L’auteur explique que cela s’est produit par glissements successifs. Selon lui les choses commencent au XIIIème siècle environ. Alors que la population des villes augmente et que culminent famine, guerre et pauvreté, apparaît le concept du « mauvais pauvre », celui qui fait semblant d’être pauvre ou infirme. Vient la Renaissance, la population des villes augmente encore d’avantage et les problèmes en proportion. La société rentre dans une logique capitaliste et les valeurs associées au travail changent. Dans l’imaginaire de l’époque, ceux qui ne jouent pas le jeu, les mauvais pauvres, s’organisent (on les appelle maintenant « les gueux »). Ils ne représentent pas encore une classe sociale comme à la période suivante mais ils se regroupent, on s’imagine qu’ils sont hiérarchisés, qu’ils ont un royaume l’Argot et leur propre langue, du même nom. Suite à la révolution de 1789 et alors que commence la révolution industrielle, les modèles de société changent vite, trop vite, ce qui suscite de nouvelles inquiétudes. La ville est de plus en plus en crise et avoir un travail ne suffit plus à éviter une pauvreté qui devient systémique. Après quelques révoltes, on en vient à parler de « classe dangereuse », qu’on imagine remplie d’activistes politiques. Par la suite les représentations évoluent, tant par l’évolution de la société que par celle de ces maux, le crime par exemple devient organisé et, pour une certaine frange, sort de la pauvreté.

GustaveDore1A la lecture de « Les bas-fonds », j’ai pensé à de nombreux romans et jeux de rôles. Les bas-fonds dans le JdR Polaris, par exemple, correspondent bien à l’archétype du bas-fond décrit par Kalifa. Ils sont physiquement situés aux plus bas niveaux des cités, les mutants y sont plus nombreux, la prostitution et le crime y sont endémiques. C’est aussi là que se cachent les opposants politiques. L’appel de Cthulhu m’est aussi venu à l’esprit. Un des sens premier du mot bas-fond désigne des eaux peu profondes, stagnantes et donc un peu malsaines. On imagine bien qu’il pourrait en sortir des êtres vils et difformes, les profonds. Connaissant les penchants xénophobes de Lovecraft, je me suis demandé si en fait il ne parlait pas de vraies personnes lorsqu’il décrit ses monstres.

J’ai aussi découvert en lisant cette étude sur les bas-fonds que Cthulhu by Gaslight (guide de Londres à l’époque victorienne pour l’AdC) est, en fait, une référence à de vrais ouvrages qui étaient à l’époque des guides de visite des bas-fonds. Les bourgeois en mal de sensations fortes pouvaient aller, la nuit, visiter les quartiers pauvres pour y voir misère, violence et prostitution (cette pratique nommée « slumming » en anglais, s’appelle « la tournée des grands ducs » en français, le sens moderne de cette expression a totalement changé). Cthulhu by Gaslight n’est donc pas uniquement une référence à une époque, le titre lui-même nous indique que l’on s’apprête à visiter des lieux dangereux.

Le livre nous présente aussi un thème typique de l’imaginaire des bas-fonds, celui du « prince déguisé ». Je cite l’auteur: «Résumons-le en quelques mots: méconnaissable sous son déguisement, un individu au caractère exemplaire s’immerge au coeur des bas quartiers pour y rendre une justice immanente ». Je ne sais pas vous, mais cela me fait furieusement penser aux comics en général et à Batman en particulier.

L0000877 London slums Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org London slums Engraving By: Gustave DoreLondon: a pilgrimage. Dore, Gustave and Jerrold, Blanchard Published: 1872 Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

Voilà pour mes quelques exemples de comparaisons, il y en aurait beaucoup d’autres à faire et j’en suis sûr vous trouverez les vôtres. Je pourrais parler longtemps de « Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire » de Dominique Kalifa, tant je l’ai apprécié. Mon seul regret avec ce livre est de l’avoir terminé. Mais l’auteur en a publié d’autres niark, niark, niark …

Et pour ceux qui préfèrent l’audio, voici le petit lien qui va bien: Dominique Kalifa sur France Culture

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