Tour d’Horizon – Double Tranchant (Joe Abercombie)

Changeons nos univers et revenons un peu à la fantasy après avoir parlé de SF dernièrement. Nous le mentionnons assez souvent, si la Fantasy est un genre passionnant, la vue des pavés gigantesques de 600 pages (pour un premier tome) qui sont proposés en rayon a de quoi faire fuir le lecteur qui souhaite juste une simple évasion ou faire la rencontre littéraire d’un auteur.

C’est le cas pour Joe Abercrombie (sans rapport avec les vêtements) qui est une figure de la Fantasy contemporaine avec sa trilogie de la Première Loi depuis maintenant une dizaine d’années. Une fantasy sombre, sans concession mais non dénuée d’un certain humour (l’origine anglaise de l’auteur?) qui conquit un public grandissant.

De manière intéressante et contrairement à de nombreux auteurs du genre, Abercrombie a très longtemps refusé de créer une carte pour son univers, ce qui est un signe de qualité et d’exigence envers le lecteur. Dans un long article sur son blog, définissant son oeuvre comme centrée autour des personnages, il ne voyait pas l’intérêt de donner une vision « panoramique » de son histoire. Les temps ont changé grâce à la fée internet.

Même si tous les soldats de l’Union sont des salopards, un seul d’entre eux se croit capable de sauver l’armée de l’offensive gurkienne : le colonel Glokta.
Curnden Craw et son équipe doivent récupérer un mystérieux objet au-delà de la Crinna. Le problème : visiblement, personne ne sait de quoi il s’agit.
Shevedieh, meilleure voleuse de Styrie, va de désastres en catastrophes aux côtés de la Lionne d’Hoskopp, alliée à ses heures, ennemie le reste du temps.
Et après des années de chaos, le chef de clan Bethod souhaite plus que tout faire régner la paix sur le Nord. Ne reste qu’un obstacle : son champion lunatique, l’homme le plus redouté du Nord – le Neuf-Sanglant…

Alors, pour revenir à mon propos premier, comment entrer dans l’univers par la porte dérobée et avec une belle carte en début d’ouvrage? Eh bien, par petits fragments, à savoir par le biais de nouvelles. Double Tranchant sorti chez Bragelonne sous une magnifique couverture, reprend des nouvelles déjà publiées (en anglais et des inédits) pour vous permettre de promener à travers tout l’univers de la Première Loi et goûter à son ambiance si particulière. A noter que la présentation du livre ne signale guère que vous n’avez pas à faire à un roman.

L’ensemble des nouvelles se lit très bien. Le style est vif, incisif et se concentre sur le point de vue des personnages. Les dialogues font très souvent mouche et apportent énormément de dynamisme à la narration. La plupart sont des personnages apparaissent dans ses oeuvres en roman sauf le duo féminin « amoureux » de Shev la voleuse et Javre qui revient régulièrement: 4 nouvelles sur les 13.  Jamais Deux…et Sans Trois montrent l’étendue de leur relation si attachante à lire et permettent de retrouver des personnages récurrents dans ce volume, ce qui n’est pas pour déplaire au prophane.  Abercrombie aime décrire des personnages féminins (un peu toutes bornées..) assurément et ce duo Leiberien fonctionne à merveille, étant même les points d’orgue du recueil.

Les nouvelles commencent in medias res pour toutes et vous n’aurez pas le droit à une remise en contexte. Cela n’entrave en aucun cas le plaisir de la lecture, bien au contraire, cela laisse à l’imagination toute histoire possible, une fois la formule saise. Le style indirect libre donne tout de suite la couleur des personnages et au niveau jeu de rôle, la transposition est à la fois évidente et immédiate, chaque nouvelle pouvant devenir un scénario sans beaucoup d’adaptation. Celles-ci ne sont pas très longues (une cinquantaine de pages pour la plus longue) et se picorent avec joie, même si comme toujours certaines sont plus efficaces que d’autres.

Abercrombie a un don pour développer des personnages abominables que vous aimerez haïr, des situations où la violence va aller crescendo ou verser dans le comique avec sa nouvelle Liberté! qui narre la libération d’Averstock par Nicomo Cosca, terrible mercenaire qui a engagé un historien (le narrateur) pour donner une « certaine » vision des faits.

Le bémol inhérent à cet exercice est que si vous avez été charmé par cette anthologie, et il n’y a aucune raison que vous ne le soyez pas, vous allez souhaiter lire la Première Loi. Il est évident, à la lecture de certaines nouvelles que certains pans de l’histoire ou destins des personnages sont dévoilés dans Double Tranchant. C’est un risque à prendre (en écho avec le titre du livre!) et une autre approche de l’histoire, assurément.

Pour tous ceux qui ont lu Les Héros ou la Première Loi, il est évident que c’est avec une certaine joiequ’ils retrouveront de vieux amis quand on voit le plaisir que l’on à rencontrer cette galerie de portraits, aussi divers que variés, pour la première fois. Sorte d’ouverture sur le monde d’Abercrombie par le petit bout de la lorgnette, on voudra assurément découvrir son oeuvre en romans si l’on aime la noirceur (La cruelle nouvelle L’enfer..), les univers faits de héros et surtout de méchants, aux personnages qui montrent d’autres facettes que celles présentés par les livres (et le colonel Glokta se reconnaitra)

 

Et l’on remarquera l’apparition d’une dague sur la VF.

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