Tour D’Horizon – Conan de Modiphius

Les joueurs de tous horizons savent généralement à qui ils doivent témoigner de la reconnaissance lorsqu’il s’agit d’évoquer des univers aux inspirations fortes. Des noms illustres tels que J.R.R Tolkien,
Jack Vance, Fritz Leiber viennent immédiatement à l’esprit. Robert E. Howard fait partie de ce club très fermé, avec sa marque de fabrique estampillée Sword & Sorcery. C’est un vrai défi que de trouver un jeu de rôle type medfan sans y déceler une influence (si minime soit-elle) de Conan et de son univers. Alors qu’Howard a créé des personnages Pulp tels Kull ou Solomon Kane, c’est sans conteste le Cimmérien qui a permis d’établir solidement la réputation de l’auteur.
Conan, et l’Âge Hyborien dans lequel ce dernier évolue,ont été l’objet de diverses publications dans les décennies précédentes, incluant notamment AD&D, GURPS et l’OGL de Mongoose Publishing. En
2015, Modiphius Entertainment a acquis les droits en vue de produire un jeu de rôle prenant place dans l’univers de Conan. Cette ambition s’est concrétisée par la suite grâce à une campagne  Kickstarter menée en 2016 et qui aura levé près d’un demi-million de dollars. 

Un beau bébé de 432 pages a enfin vu le jour sur le deuxième semestre 2017, avec quelques suppléments et accessoires à  la clé (plus d’une vingtaine de suppléments sont prévus à terme). Ayant apprécié à leur juste valeur les histoires de notre barbare favori, j’étais impatient de connaître le traitement réservé dans ce cadre. Ayant lu et relu le livre de règles, je peux maintenant vous assurer que le résultat est à la hauteur des attentes suscitées.
Quand on prend l’ouvrage en main, une des premières choses qui attire le regard est le travail artistique de premier plan. Celui-ci rend fidèlement hommage à l’univers créé par Howard. Les
illustrations, réalisées par de grands noms tels Brom, Gio Baroni et Shen Fei (pour n’en citer que quelques-uns), donnent vie à l’Âge Hyborien, et vous accompagnent au fur et à mesure de votre
progression dans l’ouvrage. La maquette favorise de belle manière votre immersion, en alternant images et commentaires associés, malgré un ensemble de près de 400 pages qui ne pourra pas être
parcouru d’une seule traite (on y reviendra plus tard).

 

 

Une introduction permet de situer l’œuvre d’Howard et l’histoire de Conan au sein du magazine pulp Weird Tales. C’est bien écrit et permet de se faire une idée assez précise de qui fait le sel de cet univers:  Patrice Louinet, éminent spécialiste mondial de l’œuvre d’Howard, a fait partie de l’équipe associée à ce projet et cela se ressent dans l’approche déclinée tout au long de cet ouvrage.

Créer son personnage répond à un processus en dix étapes et demandera un certain temps pour être appréhendé correctement. Un personnage est constitué par quatre éléments distincts : ses attributs, ses compétences, ses talents et son équipement. Dans l’ordre qui suit, un joueur sera ainsi amené à déterminer pour son personnage: la contrée d’origine, les attributs, la caste sociale, le background, l’archétype, l’éducation, avant de calculer un certain nombre d’éléments basés sur les étapes précédentes en fonction des choix effectués. C’est certes très immersif mais demande à la fois beaucoup de temps et d’énergie au moment de la création.

Sept attributs caractérisent un personnage : Agilité, Perception, Force, Coordination, Intelligence, Charisme et Volonté. Le niveau de base pour chacun est 7 et les joueurs auront la possibilité d’augmenter ou de diminuer cette valeur tout au long du processus de création de leurs personnages. Les compétences et les talents (modifiés par les attributs) sont majoritairement acquis à travers les expériences acquises à travers la construction du background du personnage. Les compétences sont présentées sous la forme de séries d’arbres avec des avantages additionnels gagnés à chaque niveau franchi. Chaque compétence a son arbre des talents. Ces derniers sont très bien pensés, et chaque joueur pourra réellement trouver la petite touche permettant de faire de son personnage son avatar en terre hyborienne.

La mécanique de base du système 2d20 de Modiphius fonctionne bien, et vous êtes susceptible de la connaître si vous avez expérimenté leurs jeux. Vous lancez un certain nombre de d20 (deux par défaut, mais vous pouvez en lancer jusqu’à trois supplémentaires avec des aides et/ou bonus complémentaires), vérifiant pour chacun d’entre eux si leur résultat est égal ou inférieur à la valeur de l’attribut concerné. Si vous avez la chance d’être talentueux, vous pouvez également ajouter votre compétence en relation avec l’attribut concerné, sachant qu’à cette compétence est associé un focus qui vous permettra d’obtenir deux succès (si et seulement si le résultat de votre jet est équivalent à la valeur dudit focus).

J’admets volontiers que j’avais très peu de connaissances sur le système 2d20 avant d’acquérir Conan. En lisant ce livre de base, je dois dire que c’est un système vraiment intéressant. C’est un peu complexe par moments mais mon attente principale résidait dans la capacité à simuler une grande partie du style des histoires de Robert E. Howard autour de Conan. Et c’est réussi dans l’ensemble, même si quelques adaptations seront nécessaires selon le degré de simulation souhaité sur vos tables de jeu.

Prenons un exemple : vous essayez de sauter entre deux toits (suite à un petit malentendu à propos d’un bijou et d’un cultiste en rogne…bref). Vous lancez vos 2d20 avec l’objectif d’obtenir un résultat inférieur à 12 : votre Agilité est assez moyenne avec une valeur de 9, mais vous avez fait option sport dans votre jeunesse, ce qui se traduit par une compétence spécifique relative à 3, donc 9+3 = 12. La valeur du focus associé à votre compétence est seulement de 1, ce qui signifie que vous pourriez obtenir automatiquement deux succès si un des d20 a pour résultat 1. (For example, let’s say you’re trying to jump between two roofs (there was a misunderstanding with a jewel and an angry cultist, nevermind now). Disons que votre MJ a un grand coeur et vous accorde de lancer un troisième d20. Vous lancez donc 3d20 et vous identifiez les succès.

Ah, et si vous obtenez un 20 naturel ? C’est alors une complication, à l’instar de ce que nous pouvons retrouver dans le système de Star Wars – Aux confins de l’Empire. Chaque action a une difficulté, qui correspond au nombre de succès nécessaires pour réussir l’action correspondante. Si vous n’avez pas assez de succès, c’est un échec. Mais si vous en obtenez davantage que nécessaire, ce surplus tombe dans ce qui est appelé le Momentum. C’est un capital qui permettra aux joueurs de se sortir de situations désespérées ou de tenter des actions extraordinaires, dans les combats par exemple. Cela amène une gestion des priorités quant à l’utilisation de ce capital par les joueurs tout au long de la partie, et cela fonctionne très bien. Je trouve que ce Momentum permet d’enrichir la dynamique de jeu, sollicitant la créativité de chaque participant. C’est une façon rapide de traduire vos suggestions en quelque chose d’interprétable par le système de jeu.

Le MJ ne gère pas de Momentum, mais le Doom. Celui-ci a pour but de compliquer la vie des personnages, en rendant les choses plus difficiles à accomplir, en augmentant la difficulté des tâches à réaliser ou en aidant leurs ennemis. Le principe d’alimentation de ce capital est relativement simple, puisqu’il va se nourrir des hésitations des joueurs face à certaines situations ou de l’absence d’idée relative à une complication générée par un 20 naturel : un point viendra tomber dans la bourse de Doom du MJ.
Le système d’initiative est quant à lui très simple : Les personnages agissent en premier, dans l’ordre qu’ils souhaitent, puis les PNJ, dans l’ordre voulu par le MJ. SI ce dernier souhaite qu’un PNJ agisse avant les personnages, il pourra dépenser un point de Doom. Cela marche très bien.

La sorcellerie est traitée en détail grâce à un chapitre dédié. Gardez à l’esprit que les histoires de Conan dépeignent principalement la sorcellerie comme une somme d’arts sombres et meurtriers dans lesquels se complaisent des hommes et des femmes perverties. Le jeu aborde la magie de cette manière aussi. La sorcellerie la plus puissante doit être considérée par essence comme mauvaise, exigeant des actes immoraux (torture ou sacrifice humain). J’aime particulièrement l’approche adoptée par les auteurs : il est important que les joueurs gardent à l’esprit que les aventuriers héroïques ne pourront probablement pas voyager trop loin dans les arcanes sombres, au risque de s’y perdre définitivement.

Ma section préférée est sans conteste celle évoquant, avec un style plutôt réussi, la plongée dans le cadre de l’ère hyborienne. Plus de 70 pages sont ainsi consacrées au monde Hyborien, relatant des aventures dans ce monde, ainsi que les multiples opportunités offertes aux personnages. Un angle intéressant est développé en se basant sur « ce que ferait Howard » en ce qui concerne le style et la portée des aventures que les GM peuvent concocter pour leurs tables. Beaucoup de bons conseils à essayer en fonction des envies des joueurs et du MJ. Les histoires originales de Conan couvrent un large spectre, allant de l’action en force aux intrigues des cours royales, en passant par l’épée et la sorcellerie, jusqu’aux histoires d’horreur étranges. Les MJ sont souvent encouragés à emmener leurs joueurs dans des sensations fortes inattendues, de la même manière que Robert E. Howard savait le faire avec ses lecteurs dans les années 1930.


Bien que le livre compte plus de 400 pages, il n’est pourtant pas exhaustif. D’une part, Howard a écrit un bon nombre d’histoires autour de notre barbare: il y a donc beaucoup plus de territoires à couvrir en profondeur que l’on pourrait s’attendre à trouver dans un seul livre. D’autre part, Modiphius a en chantier une vingtaine de livres supplémentaires (dont quelques-uns déjà disponibles), qui couvrent tous les aspects des voyages de Conan et de sa carrière d’aventurier (pirate, soldat, voleur, roi, etc.). Il y a toutefois largement de quoi faire avec qui est fourni dans ce livre de base, quitte à aller piocher l’inspiration et les informations au fur et à mesure de vos explorations dans le monde Hyborien.

J’ai cependant quelques regrets à formuler :

  • La création de personnage n’est pas des plus intuitives, et la succession des étapes mérite beaucoup (trop) d’attention. Il est aisé de se perdre dans l’accumulation des compétences, obligatoires ou facultatives, et de se demander si tel bonus est cumulable ou non. L’utilisation du supplément dédié aux joueurs sera donc fortement recommandée.
    Il y a pas mal de petites coquilles dans les sections dédiées aux PNJs et au bestiaire. Rien de rédhibitoire mais cela peut gêner la compréhension de certains paragraphes. Il manque clairement une étape de relecture sur certains chapitres.
  • Il peut être compliqué de retrouver certaines informations spécifiques tant la matière du livre de base est dense. Isoler l’élément recherché pourra vous prendre du temps, d’autant que le contenu de certains paragraphes s’apparente à du verbiage sans valeur ajoutée. Ce sera particulièrement le cas dans le scénario fourni à la fin de l’ouvrage : une dose de travail de la part du MJ sera nécessaire pour identifier les éléments nécessaires à l’aventure, parfois disséminés dans les colonnes annexes au texte principal.
  • Un dernier commentaire à signaler concernant la place des femmes dans le jeu. Les auteurs nous encouragent à mixer équitablement personnages masculins et féminins au service de l’histoire développée autour de la table. Cependant, lorsqu’il s’agit de consulter la galerie des PNJs créée pour l’occasion par certains participants de la campagne Kickstarter, la représentativité n’est pas optimale et c’est bien dommage.

Je ne me considère pas comme un spécialiste de Conan, même si j’ai relu les histoires originales au fil des ans (à travers notamment les volumes édites par les éditions Bragelonne) mais comme déjà évoqué, il y a eu un bon nombre de tentatives par le passé pour convertir le barbare au JdR et le résultat ne fut pas toujours glorieux. La gamme développée par Modiphius est de premier ordre et on ressent le véritable amour que l’équipe derrière le jeu a pour les histoires de Howard à chaque page. Une vingtaine d’ouvrages sont prévus d’ici fin 2018 pour accompagner nos pérégrinations, dont six déjà sortis. Dans chaque ouvrage sont ajoutés de nouveaux archétypes, des talents spécifiques à ces derniers, des éléments de contexte permettant de les insérer dans vos scénarios ou campagnes et quelques règles additionnelles les illustrant en termes de mécaniques de jeu :

L’écran du MJ (avec au passage une illustration de Brom) et le livret qui l’accompagne, comprenant les principales tables nécessaires à la bonne conduite du jeu.
Le Player Companion, qui permet de synthétiser l’ensemble des informations nécessaires pour créer et faire évoluer son personnage dans l’univers de Conan. Il est quasi-indispensable pour les joueurs, car le processus de création est somme toute assez fastidieux et son support sera donc précieux.
The book of Skelos, ou tout ce que vous avez voulu toujours savoir sur la sorcellerie dans le monde Hyborien.
Conan the Mercenary, ou le guide pour évoluer avec assurance et en toute sérénité sur un champ de bataille. Des nouvelles compétences, équipements, des règles de combat de masse, ainsi Koth, Ophir, Shem et Khoraja sont présents dans ce supplément.
Conan the Barbarian, qui explique comment créer le barbare de vos rêves, en parcourant également les terres nordiques. Un système de simulation des raids est aussi présenté dans ce livre.
Conan the Thief, qui illustre la manière de survivre dans les bas-fonds grâce à vos talents. Zamora et Shadizar sont notamment décrites pour vous permettre d’y jouer. Des jeux pratiqués par cette population sont aussi présents.
Jeweled Thrones of the Earth, qui est un recueil de plusieurs scénarios, allant de l’exploration dans la jungle du sud aux affrontements avec les tribus du nord. Ne les ayant pas encore testés, je ne pourrai pas témoigner de la qualité de jeu issu de ces scénarios.

En conclusion, Conan ne vise pas à être un jeu de rôle fantastique pour tous les joueurs. Ceux qui recherchent un système plus générique, où l’ère hyborienne peut simplement être utilisée comme toile de fond ou le personnage de Conan plongé dans un décor fantastique d’elfes et de nains, voudront et pourront sans doute chercher ailleurs. Si vous êtes un fan du barbare de Robert E. Howard, et que vous voulez profiter d’un jeu qui est solidement ancré dans le monde fictif du texan, courez l’acheter, vous ne serez pas déçu. Il se murmure également (et ce murmure est une belle chanson maintenant) qu’une édition pourrait voir le jour prochainement sous nos latitudes. Par Crom !

 

Nom du jeu : Robert E. Howard’s Conan: Adventures in an Age Undreamed Of
Editeur : Modiphius Entertainment
Auteurs : Richard August, Timothy Brown, Michael Coker, Rachael Cruz, Vincent Darlage, Jason Durall, Chris Lites, Kevin Ross, Mark Finn, Jeffery Shanks and Monica Valentinelli
Artistes : Brom, Daren Bader, Gio Baroni, Simon Bisley, Michal E. Cross, Shen Fei, Toma Feizo Gas, Thomás Giorello, Nick Greenwood, Gunship Revolution, Josh Hass, Mike Hoffman, Alex Horley, Brian LeBlanc, Frédéric Le Martelot, Antonio José Manzanedo Luis, and Fares Maes
Année de parution : 2017
A partir de quel âge peut-on y jouer ? 14 ans et plus
Nombre de pages : 432 (pour le livre de base)
Prix de vente : $24.99 sur DriveThruRPG; Version physique $49.99

Sébastien

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